LIBERTE VERITABLE

Publicado en por P. Silvio Moreno, IVE

LIBERTE VERITABLE

 

« Rien au monde ne peut empêcher l’homme
de se sentir né pour la liberté.
 Jamais, quoi qu’il advienne,
il ne peut accepter la servitude ;
 car il pense ».

Weil Simone, Oppression et Liberté

 

Octobre 1982, le Bienheureux Jerzy Popieluszko, martyr de la véritable liberté, en célébrant la messe pour la Patrie, dans sa paroisse de Saint Stanislas Kostka en Pologne, s’écria d’une voix forte :

« Pour demeurer libre dans l’âme, il faut vivre dans la vérité. Vivre dans la vérité, c’est donner la vérité des témoignages, c’est la revendiquer et la reconnaître dans toute situation. La vérité est immuable. On ne peut détruire la vérité par des décisions ou des décrets. L’esclavage pour nous consiste justement en ceci : que nous nous soumettions au règne du mensonge chaque jour. Nous ne protestons pas, nous nous taisons, ou bien nous faisons semblant d’y croire. Alors, nous vivons dans le mensonge. Le témoignage courageux de la vérité est un chemin qui mène directement à la liberté… »[1].

Oui, la liberté fait partie de l’homme, mais elle n’est jamais séparée de la vérité. Nous le savons bien, l’homme est toujours un mystère et il a reçu de Dieu un don précieux et unique: la liberté.

Donc la liberté est un « don de Dieu », mais aussi un grand défi pour l’homme. En effet, et surtout dans notre époque, il n’est pas toujours évident de savoir se servir de la liberté pour choisir et faire uniquement le bien. Léon XIII écrit :

«La liberté, bien excellent de la nature et apanage exclusif des êtres doués d’intelligence ou de raison, confère à l’homme une dignité en vertu de laquelle il est mis entre les mains de son conseil et devient le maître de ses actes. Ce qui, néanmoins, est surtout important dans cette prérogative, c’est la manière dont on l’exerce, car de l’usage de la liberté naissent les plus grands maux comme les plus grands biens. Sans doute, il est au pouvoir de l’homme d’obéir à la raison, de pratiquer le bien moral, de marcher droit à sa fin suprême; mais il peut aussi suivre toute autre direction, et, en poursuivant des fantômes de biens trompeurs, renverser l’ordre légitime et courir à une perte volontaire »[2].

1. Fausses idées de liberté   

Qu’est-ce que donc la liberté ? Pour comprendre la vraie signification de liberté il faut d’abord dire ce qui n’est pas la liberté. Je laisse alors la parole au P. Jacques Philippe dans son traité sur la liberté intérieure:

« -Pour l’homme moderne, être libre signifie souvent pouvoir se débarrasser de toute contrainte et de toute autorité: «Ni Dieu, ni maître». Voilà la première illusion: concevoir la liberté comme une revendication d’autonomie. Pour le christianisme, au contraire, on ne peut trouver la liberté que dans une soumission à Dieu.

La liberté véritable est moins une conquête de l’homme qu’un don gratuit de Dieu, un fruit de l’Esprit Saint, reçu dans la mesure où l’on se situe en dépendance aimante vis-à-vis de son Créateur et Sauveur. Là se manifeste à plein le paradoxe évangélique: Qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de Moi la sauvera (Mt 6, 25). En d’autres termes: qui veut à tout prix préserver et défendre sa liberté la perdra, mais qui accepte la «perdre» en la remettant ave confiance en Dieu la sauvera: elle lui sera restituée, infiniment plus belle et profonde, comme un merveilleux cadeau de la tendresse divine...

-Une autre illusion fondamentale relative à la notion de liberté est de faire de cette dernière une réalité extérieur, dépendant des circonstances, et non d’une réalité d’abord intérieure. En effet, le plus souvent on a l’impression que ce qui limite notre liberté ce sont les circonstances que nos environnent: les contraintes que nous impose la société; les obligations de toutes sortes que «les autres» font peser sur nous; telle ou telle limitation dont nous sommes prisonniers concernant nos possibilités physiques; notre mauvaise santé; etc. Pour trouver notre liberté il faudrait, donc, éliminer ces contraintes et limitations. Cette façon de voir les choses comportent certainement une part de vérité. Il y a parfois certaines limites auxquelles il faut remédier, ou de contraintes à franchir pour conquérir la liberté. Mais il y a aussi une grande part d’illusion qu’il est nécessaire de démasquer, sous peine de ne jamais goûter la liberté véritable. Même si venait à disparaître tout ce que nous considérons dans notre vie comme empêchement à notre liberté, cela ne nous garantit en rien de trouver la pleine liberté à laquelle nous aspirons… Il y a là une évidence toute simple que nous mettons bien du temps à comprendre: tant que notre sentiment de plus ou moins grande liberté dépend des circonstances extérieures, c’est bien le signe que nous ne sommes pas encore vraiment libres!  

Le désir de liberté qui habite le cœur de l’homme contemporain se traduit souvent par une autre illusion: la tentative désespérée pour franchir les limites dans lesquelles il se considère comme enfermé. On veut aller toujours plus loin, plus vite, avoir une plus grande puissance de transformer la réalité … Non content de faire de l’alpinisme «normal», on se lance dans l’alpinisme «extrême», jusqu’au jour où l’on va un peu trop loin, et l’exaltante aventure se conclut par une chute mortelle. Ce côté suicidaire d’une certaine recherche de liberté est malheureusement déjà présent depuis l’adolescence. Combien de jeunes tués par des excès de vitesse ou des overdoses d’héroïne, à cause d’une aspiration à la liberté qui n’a pas su trouver les chemins authentiques pour se réaliser! »[3].

2. Juste conception de liberté

La liberté est donc la capacité de la créature rationnelle d’aller par soi-même vers sa fin ultime : Dieu. Cette liberté implique aussi la capacité de choisir les moyens qui mieux nous conduisent vers la fin. Cette liberté est l’union de l’intelligence et la volonté, pour cela elle a été aussi définie comme « volonté raisonnée » ou « raison volontaire ». Saint Thomas explique :

« Pour établir la preuve de la liberté, considérons d’abord que certains êtres agissent sans aucun jugement, comme la pierre qui tombe vers le bas, et tous les êtres qui n’ont pas la connaissance. - D’autres êtres agissent d’après un certain jugement, mais qui n’est pas libre. Ainsi les animaux, telle la brebis qui, voyant le loup, juge qu’il faut le fuir ; c’est un jugement naturel, non pas libre, car elle ne juge pas en rassemblant des données, mais par un instinct naturel. Et il en va de même pour tous les jugements des animaux. - Mais l’homme agit d’après un jugement ; car, par sa faculté de connaissance, il juge qu’il faut fuir quelque chose ou le poursuivre. Cependant ce jugement n’est pas l’effet d’un instinct naturel s’appliquant à une action particulière, mais d’un rapprochement de données opéré par la raison ; c’est pourquoi l’homme agit selon un jugement libre, car il a la faculté de se porter à divers objets… Or, les actions particulières sont contingentes ; par suite le jugement rationnel qui porte sur elles peut aller dans un sens ou dans un autre, et n’est pas déterminé à une seule chose. En conséquence, il est nécessaire que l’homme ait le libre arbitre, par le fait même qu’il est doué de raison »[4].   

Donc notre liberté est ordonnée à un but déjà déterminé par Dieu lui-même : la félicité éternelle. Pour cela il faut dire que la définition de liberté en tant que capacité de faire ce que l’on veut, d’agir comme on veut et choisir entre les multiples possibilités présentes dans nos vies sans aucun but à poursuivre, est une falsification de la liberté.

Or, la vraie liberté est la capacité que nous avons d’utiliser notre intelligence et notre volonté et autant que possible aussi nos affections et nos passions afin de rejoindre le but qui perfectionne notre nature humaine. Pour cela la vraie liberté ne peut pas signifier choisir positivement entre le bien et le mal, puisque le mal ne peut pas perfectionner notre nature humaine. Matériellement nous pouvons choisir le mal, seulement quand on y voit une apparente raison de bien (telle la personne qu’au désert boit de l’eau pourrie afin de calmer sa soif), mais cela est toujours un défaut et un danger de notre liberté. Encore Léon XIII : « Néanmoins, chacune de ces deux facultés (intelligence et volonté) ne possédant point la perfection absolue, il peut arriver et il arrive souvent que l’intelligence propose à la volonté un objet qui, au lieu d’une bonté réelle, n’en a que l’apparence, une ombre de bien, et que la volonté pourtant s’y applique ».

Qu’un avion puisse tomber ne veut pas dire que dans sa nature même soit compris le fait de tomber, autrement personne ne prendrai un avion. Egalement, la liberté a été faite pour choisir le bien qui nous perfectionne, même si parfois elle fait défaut et tombe dans le mal (le péché). Saint Thomas d’Aquin s’est occupé souvent et longuement de cette question; et de sa doctrine il résulte que la faculté de pécher n’est pas une liberté, mais une servitude. Très subtile est son argumentation sur ces mots du Sauveur Jésus : Celui qui commet le péché est l’esclave du péché (Jn 8, 34)[5].

3. Menaces à la liberté

Pourquoi alors notre liberté peut faillir ? Pour plusieurs raisons :

-A cause de l’intelligence. Comme nous l’avons déjà dit la liberté est la volonté illuminée par l’intelligence. Or, si notre intelligence n’illumine pas bien, mauvais sera l’usage de notre liberté. Cela arrive lorsque notre intelligence est envahie par l’ignorance : l’ignorance de la loi naturelle, résumée dans les dix commandements, l’ignorance des obligations de notre devoir d’état, l’ignorance des commandements de l’Eglise et de son enseignement, etc. Mais attention, il y a quelques-uns qui sont ignorants par paresse et négligence et d’autres, pire encore, qui veulent volontairement rester dans l’ignorance afin de vivre la vie plus tranquillement.

-A cause de la volonté elle-même (elle est le siège principal de la liberté). Cela arrive lorsque nous sommes touches par des mauvaises habitudes qui nous conduisent au péché. Il faut savoir que les « vices » maintiennent inclinée la volonté à agir mal. Certainement les vices nous rendent esclaves, ils nous enchainent à une mauvaise façon d’agir.

-A cause de nos passions et de nos affections désordonnées. Principalement deux : la peur et la concupiscence.

La peur emprisonne la personne. Elle en est paralysée et en conséquence ne peut pas agir (celui par exemple qui, par peur de perdre son travail, ne dit jamais la vérité). « Le problème essentiel pour la libération de l’homme et de la Nation, prêchait le Père Popieluszko, est de surmonter la peur. Car la peur naît de la menace. Nous surmontons la peur, lorsque nous acceptons la souffrance ou la perte de quelque chose au nom de valeurs supérieures. Si la vérité devient pour nous une valeur pour laquelle nous acceptons de souffrir, de prendre des risques, alors nous surmontons la peur qui est la cause directe de notre esclavage ».

La concupiscence, par contre, est une forte inclinaison à un bien matériel ou sensible : le plaisir sexuel, la nourriture, la boisson, la drogue, l’argent ou le pouvoir. Impossible de tenir des propos de vie chrétienne pour celui qui vit attaché aux inclinaisons de la concupiscence.                  

-Finalement notre liberté peut être limitée par la violence, mais seulement dans l’action externe et jamais dans le consentement interne. On peut nous enfermer dans une prison pour être de chrétiens, mais jamais pourront nous faire tomber dans l’apostasie de la foi. Ils peuvent abuser physiquement d’une fille, mais jamais pourront obtenir son consentement pour pécher contre la chasteté. Donc notre liberté intérieure reste toujours inviolable. Seulement Dieu peut y accéder. Ecrivait encore le Bienheureux Popieluszko : « L’homme qui témoigne de la vérité est un homme libre même dans des conditions extérieures d’esclavage, même dans un camp, dans une prison ».  

4. Comment faire pour vivre la vraie liberté ?

a. Vivre dans la vérité des dix commandements. Ils sont la loi de la liberté. La loi morale (naturelle et divine) est éducatrice de la liberté. Les commandements ne sont jamais de lois pour limiter notre liberté, mais plutôt de lois pour canaliser sa puissante énergie. En effet les commandements ne sont pas de simples limites de ce que nous ne pouvons pas faire. Bien au contraire ils sont comme des « canaux » qui guident notre liberté en nous montrant tout ce que nous pouvons faire. Ils nous parlent de l’amour de Dieu, de chercher, aimer et défendre la vérité, de défendre et promouvoir la vie, les fiançailles et la famille, ils nous parlent de la beauté de l’amour humain et de la chasteté, de travailler pour la justice, de chercher la foi, d’éduquer dans la paix et dans la joie de servir Dieu.

Pourquoi les gens, lorsqu’il s’agit des commandements, regardent seulement ce qu’ils ne peuvent pas faire, étant des aveugles devant tout ce qu’ils peuvent faire ?

Toutes les sciences ont leurs propres lois. L’esprit aussi a ses propres lois et c’est la connaissance de cette loi qui permet la croissance de l’esprit et le bon usage de la liberté. Léon XIII affirme :

« La condition de la liberté humaine étant telle, il lui fallait une protection, il lui fallait des aides et des secours capables de diriger tous ses mouvements vers le bien et de les détourner du mal : sans cela, la liberté eût été pour l’homme une chose très nuisible. Et d’abord une Loi, c’est-à-dire une règle de ce qu’il faut faire ou ne pas faire, lui était nécessaire… Mais les êtres qui jouissent de la liberté ont par eux-mêmes le pouvoir d’agir, d’agir de telle façon ou de telle autre, attendu que l’objet de leur volonté, ils ne le choisissent que lorsqu’est intervenu ce jugement de la raison dont Nous avons parlé. Ce jugement nous dit, non seulement ce qui est bien en soi ou ce qui est mal, mais aussi ce qui est bon et, par conséquent, à réaliser, ou ce qui est mal et, par conséquent, à éviter. C’est, en effet, la raison qui prescrit à la volonté ce qu’elle doit chercher ou ce qu’elle doit fuir, pour que l’homme puisse un jour atteindre cette fin suprême en vue de laquelle il doit accomplir tous ses actes. Or, cette ordination de la raison, voilà ce qu’on appelle la loi ».

Malheureusement beaucoup de ceux qui ont voulu se moquer de la loi moral de l’esprit et en vivre dehors, ont finit tragiquement leur vie : dépression, suicide, folie, frustration, addiction, etc.        

b. Vivre dans la vérité de l’instant présent. Suivant une idée de Jacques Philippe dans sa « liberté intérieure », une des conditions les plus nécessaires pour faire bon usage de la liberté intérieure est la capacité de vivre l’instant présent.

Nous n’avons aucune prise sur notre passé, nous ne pouvons pas changer un iota, tous les scénarios imaginaires par lesquels nous essayons parfois de revivre un événement passé que nous regrettons (j’aurais dû faire ceci, j’aurais dire cela …) ne sont que du vent: il n’est possible remonter le cours du temps. Le seul acte de liberté que nous puissions poser à l’égard de notre passé est de l’accepter tel qu’il a été, et de le remettre à Dieu avec confiance. Et nous avons très peu de prise sur l’avenir. Nous savons très bien que, quelles que soient nous prévoyances, nos planifications et nos assurances, il suffit de peu de choses pour que rien n’aille comme prévu. L’unique chose qui nous appartient, en fin de compte, est le moment présent. Il est le seul lieu où nous pouvons vraiment poser des actes libres, car il n’y a que dans l’instant présent que nous sommes en contact avec le réel.

C’est vraie qu’on peut vivre de manière tragique le caractère fugace de l’instant présent, et le fait que ni le passé no le futur ne nous appartiennent pas vraiment (c’est le cas de l’existentialisme athée). Mais si l’on se situe dans une perspective de foi et d’espérance chrétienne, l’instant présent se révèle à nous comme riche d’une grâce et d’un réconfort immense. Pourquoi?

L’instant présent est d’abord celui de la présence de Dieu: Dieu est l’éternel présent. Notre sentiment de vide, de frustration, l’impression de manquer de telle ou telle chose vient souvent simplement du fait que nous vivons dans le passé (par des regrets, des déceptions), ou dans l’avenir (par des peurs ou d’attentes vaines) au lieu d’habiter chaque seconde en l’accueillant telle qu’elle est, riche d’une présence de Dieu qui, si nous y adhérons avec foi, nous fortifie et nous nourrit.

Dans l’instant présent, à cause de cet amour infiniment miséricordieux dont le Père m’aime, j’ai toujours la possibilité de repartir à zéro… mon passé est dans les mains de la Miséricorde divine, qui peut tirer profit de tout, du bien comme du mal; et mon avenir entre les mains de la divine Providence, qui n’oubliera point. Vivre l’instant présent dilate le cœur et nous rendre vraiment libre. C’est l’attitude fondamentale dans la vie spirituelle.

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Le grand convertie G.K. Chesterton, dans l’Eglise Catholique et la conversion, écrivait : « Nous n’avons pas besoin d’une religion qui ait raison là où nous avons déjà raison. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une religion qui ait raison lorsque nous avons tort. Pour ce qui est des modes contemporains, il ne s’agit pas d’avoir une religion qui nous accorde la liberté, mais (dans le meilleur des cas) de bénéficier d’une liberté qui nous permette d’avoir une religion».

P. Silvio Moreno, IVE

 


[1] Jerzy Popieluszko, Il cammino della mia croce, p. 82-84.

[2] Léon XIII, Libertas, 20 juin 1888.

[3] Jacques Philippe, La liberté intérieure, EDB, 2002.    

[4] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, I, q. 83, a. 1.

[5] « Tout être est ce qui lui convient d’être selon sa nature. Donc, quand il se meut par un agent extérieur, il n’agit point par lui-même, mais par l’impulsion d’autrui, ce qui est d’un esclave. Or, selon sa nature, l’homme est raisonnable. Donc, quand il se meut selon la raison, c’est par un mouvement qui lui est propre qu’il se meut, et il agit par lui-même, ce qui est le fait de la liberté ; mais, quand il pèche, il agit contre la raison, et alors c’est comme s’il était mis en mouvement par un autre et qu’il fût retenu sous une domination étrangère : c’est pour cela que celui qui commet le péché est esclave du péché » (S.Th.).

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