PROSELYTISME OU GRATUITE DE L’EVANGILE

Publicado en por P. Silvio Moreno, IVE

PROSELYTISME OU GRATUITE DE L’EVANGILE

Introduction

Aujourd’hui beaucoup de chrétiens y compris de religieux et missionnaires parlent de ne pas faire de « prosélytisme » envers les personnes séparées de l’Eglise catholique ou bien qui ne connaissent pas encore le Christ. Parfois, disent-ils sans aucune distinction possible, faire du prosélytisme dans le domaine ecclésial, c’est un péché. Ils s’appuient leur principe sur l’autorité de Benoît XVI qui a dit que l’Église ne grandit pas par le prosélytisme, mais par attraction.

Cette référence à Benoit XVI n’est pas infondée. En effet, en 2007, à Aparecida, Benoît XVI avait présenté la mission de l’Église de la manière suivante : « L’Église ne fait pas de prosélytisme. Elle se développe plutôt par ‘attraction’: comme le Christ ‘attire chacun à lui’ par la force de son amour, qui a culminé dans le sacrifice de la Croix, de même l’Église accomplit sa mission dans la mesure où, associée au Christ, elle accomplit chacune de ses œuvres en conformité spirituelle et concrète avec la charité de son Seigneur ».

Cependant, ceux même qui prônent contre le prosélytisme, oublient que en cette même année 2007, la congrégation pour la doctrine de la foi, à la demande de Benoît XVI lui-même, avait publié une importante « Note doctrinale relative à certains aspects de l’évangélisation » qui avait pour but non pas de freiner des excès de prosélytisme d’ailleurs inexistants, mais plutôt de clarifier sa vrai signification et de revigorer l’impulsion missionnaire de l’Église.

Signification de « Prosélytisme » 

Prosélytisme étymologiquement désigne le zèle dont font preuve certains, en vue de rallier des personnes à une cause. Le terme prosélytisme vient du latin ecclésiastique proselytus, qui est un emprunt au grec prosêlutos, « nouveau venu (dans un pays étranger) » d’où, par extension, « nouveau venu (dans une religion) ». Le prosélytisme des origines est donc lié secondairement à la conversion religieuse, mais c’est dans cette dernière acception qu'il s’est répandu. Le terme, en latin, n’a que le sens religieux ; il en va de même en français.

Le dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey signale que le mot a été introduit en français comme antiquité hébraïque, et que dès le XVème siècle, le mot prosélyte se dit d’une personne récemment gagnée à une cause peu importe laquelle, le mot prosélytisme désignant l’agressivité de propos à un but d’adhésion à une religion en refusant constamment avec agressivité toute autre forme de vision.

En français moderne par contre, terme prosélytisme perd sa connotation négative et se définit comme un zèle déployé pour répandre la foi et, par extension, pour faire des prosélytes, c’est-à-dire, recruter des adeptes (voir Le Petit Robert, Dictionnaire de la langue française, Directeur de la rédaction : Alain Rey).

Mais, le terme dans le domaine ecclésiastique a une connotation négative comme une publicité pour sa propre religion avec des moyens et des motifs contraires à l’esprit de l’Évangile, qui ne respectent pas la liberté et la dignité de la personne. C’est dans ce sens récent que le terme «prosélytisme» est compris au sein du mouvement œcuménique. Cf. The Joint Working Group between the Catholic Church and the World Council of Churches, «The Challenge of Proselytism and the Calling to Common Witness» (1995).

            Or, à laquelle de ces acceptions faisons nous référence lorsque nous disons que les catholiques ne doivent pas faire de prosélytisme ? Voici quelques extraits du document de la Congrégation pour la doctrine de la Foi que je conseille vivement de lire en entier :

« 3. Toutefois, on note de nos jours une confusion sans cesse grandissante, qui induit beaucoup de personnes à ne pas écouter et à laisser sans suite le commandement missionnaire du Seigneur (cf. Mt 28, 19). Toute tentative de convaincre d’autres personnes sur des questions religieuses est souvent perçue comme une entrave à la liberté. Il serait seulement licite d’exposer ses idées et d’inviter les personnes à agir selon leur conscience, sans favoriser leur conversion au Christ et à la foi catholique : on affirme qu’il suffit d’aider les hommes à être plus hommes, ou plus fidèles à leur religion, ou encore qu’il suffit de former des communautés capables d’œuvrer pour la justice, la liberté, la paix, la solidarité. En outre, certains soutiennent qu’on ne devrait pas annoncer le Christ à celui qui ne le connaît pas, ni favoriser son adhésion à l’Église, puisqu’il serait possible d’être sauvé même sans une connaissance explicite du Christ et sans une incorporation formelle à l’Église ». « Face à de telles problématiques, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi a jugé nécessaire de publier la présente Note. Présupposant comme acquis l’ensemble de la doctrine catholique sur l’évangélisation, amplement traitée dans le Magistère du Pape Paul VI et de Jean-Paul II, cette note a pour but de clarifier certains aspects de la relation entre le mandat missionnaire du Seigneur et le respect de la conscience et de la liberté religieuse de tous. Ces aspects ont des implications importantes, tant sur le plan anthropologique, ecclésiologique qu’œcuménique ».

« …on se pose de plus en plus aujourd’hui des questions sur la légitimité de proposer à d’autres ce qu’on tient vrai pour soi, afin qu’ils puissent eux aussi y adhérer. Une telle proposition est souvent perçue comme une atteinte à la liberté d’autrui… « la pluralité légitime des positions a cédé le pas à un pluralisme indifférencié, fondé sur l’affirmation que toutes les positions se valent: c’est là un des symptômes les plus répandus de la défiance à l’égard de la vérité que l’on peut observer dans le contexte actuel... ».

« Quoi qu’il en soit, la vérité « ne s’impose que par la force de la vérité elle-même ». C’est pourquoi faire appel de manière honnête à l’intelligence et à la liberté d’une personne pour qu’elle rencontre le Christ et son Évangile n’est pas une ingérence indue à son égard, mais plutôt un don légitime et un service qui peuvent rendre plus fécondes les relations entre les hommes ».

L’évangélisation : «7…elle répond aussi à une autre réalité anthropologique importante: le désir propre à l’homme de faire participer les autres à ses biens. L’accueil de la Bonne Nouvelle dans la foi pousse en soi à une telle communication. La Vérité qui sauve la vie enflamme le cœur de celui qui la reçoit par l’amour pour le prochain, qui pousse la liberté à redonner ce que l’on a reçu gratuitement… Même si les non-chrétiens peuvent se sauver au moyen de la grâce que Dieu donne « par des voies connues de lui », l’Église ne peut pas ne pas tenir compte du fait qu’en ce monde, il leur manque un très grand bien : connaître le vrai visage de Dieu et l’amitié avec Jésus Christ, Dieu avec nous. En effet, « il n’y a rien de plus beau que d’être rejoints, surpris par l’Évangile, par le Christ. Il n’y a rien de plus beau que de Le connaître et de communiquer aux autres l’amitié avec lui ». Pour tout homme, la révélation des vérités fondamentales sur Dieu, sur soi-même et sur le monde est un grand bien; par contre, vivre dans l’obscurité, sans la vérité sur les questions ultimes, est un mal, souvent à l’origine de souffrances et d’esclavages parfois dramatiques ».

« 8. Comme dans tous les domaines de l’activité humaine, le péché peut aussi s’immiscer dans le dialogue en matière religieuse. Parfois, il arrive que ce dialogue ne soit pas guidé par son but naturel, mais qu’il cède plutôt au mensonge, aux intérêts égoïstes ou à l’arrogance, manquant ainsi de respect à la dignité et à la liberté religieuse des interlocuteurs. C’est pourquoi « l’Église interdit sévèrement de forcer qui que ce soit à embrasser la foi, ou de l’y amener ou attirer par des pratiques indiscrètes, tout comme elle revendique avec force le droit pour qui que ce soit de n'être pas détourné de la foi par des vexations injustes ».

« 9… En effet, l’incorporation de nouveaux membres à l’Église n’est pas l’extension d’un groupe de puissance, mais l’entrée dans le réseau d’amitié avec le Christ... C’est l’entrée dans le don de la communion avec le Christ, qui est une « vie nouvelle » animée par la charité et par l’engagement pour la justice ». « …Le Règne de Dieu n’est pas – comme certains le soutiennent de nos jours – une réalité générique qui domine toutes les expériences ou les traditions religieuses, et à laquelle ces dernières devraient tendre comme à une communion universelle et indistincte entre tous ceux qui cherchent Dieu ; c’est avant tout une personne, qui a le visage et le nom de Jésus de Nazareth, image du Dieu invisible. Chaque mouvement libre du cœur humain vers Dieu et vers son Règne ne peut donc que conduire, par nature, au Christ et qu’être orienté vers l’entrée dans son Église, signe efficace de ce Règne… L’extension de l’Église dans l’histoire, qui constitue la finalité de la mission, est un service rendu à la présence de Dieu au moyen de son Règne : on ne peut en effet « disjoindre le Royaume et l'Église ».

« 10…Depuis longtemps, on en est venu à créer une situation dans laquelle, pour beaucoup de fidèles, la raison d’être même de l’évangélisation n’apparaît plus évidente. On affirme même que la prétention d’avoir reçu en don la plénitude de la Révélation de Dieu cache une attitude d’intolérance et un danger pour la paix. Celui qui raisonne ainsi ignore que la plénitude du don de la vérité que Dieu fait en se révélant à l’homme respecte la liberté qu’il a lui-même créée, comme trait indélébile de la nature humaine : cette liberté n’est pas indifférence, mais tension vers le bien. Un tel respect est une exigence de la foi catholique elle-même et de la charité du Christ ; il est constitutif de l’évangélisation ».

« L’évangélisation ne se réalise pas seulement à travers la prédication publique de l’Évangile, ni uniquement à travers des œuvres de quelque importance publique, mais aussi au moyen du témoignage personnel, qui demeure une voie de grande efficacité pour l’évangélisation. En effet, « à côté de cette proclamation de l’Évangile sous forme générale, l’autre forme de sa transmission, de personne à personne, reste valide et importante. […] Il ne faudrait pas que l’urgence d’annoncer la Bonne Nouvelle aux masses d’hommes fasse oublier cette forme d’annonce par laquelle la conscience personnelle d’un homme est atteinte, touchée par une parole tout à fait extraordinaire qu’il reçoit d’un autre ». « En tout cas, on doit rappeler que, dans la transmission de l’Évangile, la parole et le témoignage de vie vont de pair ».

Finalement le document en question termine avec quelques implications œcuméniques mai qui pourraient parfaitement s’appliquer aux non – chrétiens c’est-à-dire dans le domaine du dialogue interreligieux. En effet, le document affirme que « si un chrétien non catholique, pour des raisons de conscience et dans la conviction de la vérité catholique, demande à entrer dans la pleine communion de l’Église catholique, il faudra respecter sa requête comme œuvre de l’Esprit Saint et comme expression de la liberté de conscience et de religion. Dans ce cas, il ne s’agit pas de prosélytisme, dans le sens négatif attribué à ce terme » (voir définition ci-dessus).

Il faut que les laïcs, le religieux et les missionnaires nous soyons tous conscients de toute la vérité de cette affirmation et non pas seulement d’une partie : l’œcuménisme et le dialogue interreligieux ne privent donc pas du droit, ni ne dispense de la responsabilité d’annoncer en plénitude la foi catholique à ceux qui librement veulent l’écouter et acceptent de l’accueillir. Cette perspective, bien évidemment, exige d’éviter toute pression inconvenante. Ainsi conclut le document cité en disant : « Dans la propagation de la foi et l’introduction des pratiques religieuses, on doit toujours s’abstenir de toute forme d’agissements ayant un relent de coercition, de persuasion malhonnête, ou simplement peu loyaux, surtout s’il s’agit des gens sans culture ou sans ressources. Le témoignage rendu à la vérité n’entend rien imposer par la force, ni par une action coercitive, ni avec des artifices contraires à l’Évangile ».

Cela dit, il y a donc une grande différence entre le vrai prosélytisme en son sens négatif, et en cela nous sommes tous d’accord qu’il ne faut pas et qu’on ne peut pas le faire, et le mot prosélytisme utilisé aujourd’hui pour beaucoup de chrétiens et de missionnaires pour annuler complètement la simplicité de l’annonce évangélique. Saint Jean Paul II, avait déjà dénoncé cette erreur en 1990 grâce à l’encyclique « Redemptoris missio ». Une encyclique dans laquelle on peut notamment lire, au n. 46 :

« Aujourd’hui, l’appel à la conversion que les missionnaires adressent aux non-chrétiens est mis en question ou passé sous silence. On y voit un acte de 'prosélytisme'; on dit qu’il suffit d’aider les hommes à être davantage hommes ou plus fidèles à leur religion, qu’il suffit d’édifier des communautés capables d’œuvrer pour la justice, la liberté, la paix, la solidarité. Mais on oublie que toute personne a le droit d’entendre la Bonne Nouvelle de Dieu, qui se fait connaître et qui se donne dans le Christ, afin de réaliser pleinement sa vocation ».     

Conclusion

L’un des facteurs de crise les plus préoccupants que connaisse l’Église y compris pour les vocations, est la chute de l’élan missionnaire, à laquelle Benoît XVI a tenté de remédier en 2012 grâce au synode consacré à la nouvelle évangélisation. Et pourtant beaucoup de chrétiens continuent à attaquer ce qui en est le contraire, c’est-à-dire qu’ils se battent contre l’expansion présumée de prosélytisme, bien qu’aucune enquête sociologique n’ait relevé de traces de celle-ci. Et afin de faire échec au « poison » qu’est ce péché, ils insistent pour que l’annonce, l’évangélisation, la mission, soient réduites à un témoignage muet, parce que, au fond, disent-ils nous sommes tous enfants de Dieu, que nous soyons catholiques, musulmans, bouddhistes, hindouistes, agnostiques, ou athées.

En rigueur de vérité une question doit être répondue : est-ce que tous les missionnaires ou chrétiens qui veulent annoncer l’évangile de Jésus-Christ aux non chrétiens (musulmans, bouddhistes, hindouistes, agnostiques, athées, etc.) le font avec coercition, persuasion malhonnête, ou simplement peu loyale ? Je ne pense pas. Donc là où il y a des abus, certes qu’il faut corriger, mais là où il y a rectitude d’intention et respect de la liberté autrui, il faut encourager. C’est ça la bonne attitude et non pas celle de se remplir la bouche du mot prosélytisme sans aucune distinction possible.  

P. Silvio Moreno, IVE

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