CHRISTIANISME - RENONCE - FIDELITE

Publicado en por P. Silvio Moreno, IVE

CHRISTIANISME - RENONCE - FIDELITE

Dans ce roman admirable qu’est La Puissance et la Gloire, Graham Greene nous présente le destin de deux prêtres mexicains lors de la persécution déchaînée au Mexique vers 1923-1925. L’époque des « Cristeros ».

Ces deux prêtres dont il nous parle sont tous les deux des prêtres médiocres et mondains. Et voilà, tout d’un coup, cette persécution qui éclate: les évêques sont exilés, les prêtres sont jetés en prison, il y a des martyrs et toute vie chrétienne est menacée. La police est féroce et habile pour essayer d’ébranler la religion, elle a inventé de pensionner les prêtres qui accepteraient de se marier car elle savait, la police, que si les prêtres trahissaient leurs vœux et leur vocation, ils perdraient la confiance de leurs fidèles, ils jetteraient le doute dans leurs âmes et ce serait le meilleur moyen de venir à bout de la religion.

Or, de ces deux prêtres, l’un d’eux cédant à cette tentation se marie. Il épouse sa gouvernante et il devient son petit toutou. Elle le fait marcher, elle l’engraisse comme un dindon, parce qu’il faut que ça dure, puisqu’elle vit de la pension servie par la police. Et tout le monde le sait: il a perdu sa vie pour sauver sa peau. Les enfants se moquent de lui quand il obéit comme un toutou à la voix de la gouvernante: les enfants eux-mêmes sentent qu’il est devenu un esclave. Il est déjà mort.

L’autre prêtre, qui ne valait pas mieux au départ, prend conscience qu’il est prêtre. Il comprend que, quand le bateau coule, le capitaine doit rester le dernier à bord. Il comprend qu’il n’a pas le droit de quitter ce troupeau sans berger, il pense qu’il est le capitaine d’un bateau qui coule et qu’il ne doit le quitter que le dernier. Alors, il reste. Et, pour rester, il faut qu’il change complètement de vie, qu’il se déguise, qu’il accomplisse son ministère la nuit, qu’il dorme quand il peut, qu’il mange quand c’est possible, qu’il achète à prix d’or le vin qui était interdit au Mexique, justement pour empêcher la célébration de la messe. Il commence à être vraiment prêtre. Il donne les sacrements à tous ceux qui en ont besoin. Il  ne vit que pour ce troupeau abandonné. Et la police sait très bien qu’il y a un prêtre dans le pays: elle n’arrive pas à mettre la main sur lui, puisqu’il s’enfuit constamment d’un lieu à un autre. Elle met sa tête à prix. Et ainsi, peu à peu, il devient le témoin, martyr, constamment menacé par la mort; il n’en a d’ailleurs aucun souci parce que maintenant il a choisi la Vie. Il ne veut plus sauver sa peau!

Et il gagne la frontière des Etats-Unis parce qu’il a compris que, s’il doit constamment exposer sa vie, il ne peut pas exposer celle des autres. Car la police prend des otages dans les lieux où on croit qu’il est passé, des jeunes, qu’elle jette en prison… Qu’il se risque lui-même, qu’il accepte la  mort, oui, mais sans mettre en danger les autres.

Il a  résolu de quitter le Mexique, de gagner les États-Unis et, quand il va franchir la frontière, quelqu’un va lui dire: « Mon Père, il y a un mourant qui vous appelle… ». Le prêtre comprend, il devine que c’est un piège, mais,… si un mourant vraiment l’appelle, s’il y a une chance sur dix mille que ce soit vrai, il faut qu’il retourne. Il renonce à son projet et il retourne. Il reste fidèle à son ministère. Il est pris au piège et, quand il arrivera, dans un nid d’aigle où un homme est en train de mourir, cet homme lui dira: « Mais, mon Père, je ne vous ai pas appelé, je ne vous veux pas, allez-vous en ». Et la police entrera… Mais il est prêt à mourir, il sera fusillé le lendemain, baptisé par son martyre, porté par son amour, ayant vaincu la mort car il a fait de toute sa vie un don sans retour ».

Chers jeunes, nous sentons fortement le contraste entre le premier prêtre qui voulut sauver sa peau et qui s’est livré à la mort (la mort de la grâce de Dieu), aux forces de la nature, et l’autre qui a remonté la pente, qui est entré dans la nouvelle naissance, qui a porté sa peau, qui a surmonté la peur, qui est resté fidèle, qui s’est offert au martyre et qui est entré dans la mort comme un vivant. Je crois donc voir dans cette histoire les deux éléments de notre réflexion d’aujourd’hui : « renonce et fidélité ».  

L’histoire de ces deux prêtres est le parfait accomplissement de ce que Notre Seigneur avait dit aux disciples. Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive (Mt 16, 24). Celui qui conservera sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera (Mt 10, 39). Sans le renoncement (sacrifice ou privation personnelle) et la fidélité on ne peut pas avoir une croissance spirituelle, humaine et psychologique équilibrée et mature. On ne peut pas sauver sa vie. Mais cette histoire que nous avons entendue n’est pas seulement l’histoire de deux prêtres ; c’est l’histoire de tout chrétien baptisé. C’est l’histoire de chacun de nous.  

 

Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive (Mt 16, 24). Celui qui conservera sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera (Mt 10, 39).

1. Qui cherche sa vie, c’est-à-dire qui construit sa propre vie dans l’égoïsme et l’isolement, qui cherche de sauver sa peau, se retrouvera complètement perdu, voir frustré et dans sa relation avec les autres et dans sa relation avec Dieu. Par contre qui sera capable de renoncer à l’égoïsme et à l’isolement par amour de Jésus, celui-là trouvera la vraie félicité et la vie éternelle. En effet, le problème de ces deux prêtres, au fond, c’est qu’ils devaient renoncer leur égoïsme (individualisme) afin d’accomplir leur vocation. Ils devaient renoncer à leur médiocrité, à leur commodité, à leur superficialité. L’épreuve nous met toujours dans le défi de devoir risquer pour ou contre Jésus-Christ. C’est la décision : renoncement et fidélité.   

Pour cette raison le « renoncement » doit être un élément essentiel dans notre vie chrétien pour l’accomplissement de notre vocation, peu importe laquelle. Pourquoi ? Parce que justement l’un des obstacles pour suivre notre Seigneur Jésus-Christ dans la vie chrétienne est le fait de ne vouloir renoncer à rien. On ne peut pas se mettre à l’école de Jésus-Christ sans savoir renoncer à beaucoup de choses, en définitif sans savoir renoncer à nous-mêmes. Personne ne peut chercher sérieusement Dieu tant qu’il se cherche lui-même. Donc pour pouvoir rencontrer Dieu il faut que la personne apprenne à s’oublier, qu’elle sache se « dépasser » (aller au-delà de). Cette transcendance est une question d’amour. Celui qui aime véritablement c’est celui qui est capable de renoncer soi-même pour le bien de l’autre. La personne égoïste ne sait pas aimer, parce qu’elle ne sait pas renoncer non plus.

Mais lorsqu’on parle de renoncement à quoi fait-on référence concrètement ?

- savoir renoncer à tout posséder,

- renoncer aux goûts personnels, à toujours chercher à « se sentir bien » (le grand problème des états animiques),

- renoncer à l’orgueil, à être le centre d’attention,

- renoncer à l’esprit d’indépendance (un chrétien doit savoir qu’il a besoin d’aide, qu’il ne peut pas être seul dans le chemin de conversion),

- renoncer à l’esprit de mensonge ou parfois de double vie, à vouloir toujours excuser ses propres défauts et péchés.

- renoncer à ses propres points de vue et savoir obéir et se laisser guider sur le chemin de la foi et de la morale.

- renoncer au plaisir facile, immédiat et instantané.

- renoncer souvent au bien physique en faisant des pénitences afin de mortifier les gouts et sensualités corporelles. La « pénitence » fait partie intégrante de la vie d’un chrétien.

Victor Frankl a exprimé extraordinairement cette vérité de la renonce et transcendance de la personne en disant : « …l’existence humaine se caractérise, en définitif par le fait de l’auto-transcendance. C’est-à-dire que le fait d’être un homme au-dessus de soi-même nous oriente vers quelque chose qui n’est pas nous même, vers quelque chose ou quelqu’un : vers un sentiment que nous pouvons atteindre ou bien vers un autre être humain que nous aimons. Et seulement dans la mesure où l’homme sort de lui-même, se réalise soi-même : dans le service à quelque chose ou dans l’amour d’une autre personne. Plus il se donne à son travail, et à son partenaire, plus il devient personne et plus il devient soi-même »[1].     

2. Le deuxième prêtre de notre histoire est diffèrent. Son parcours enthousiasme réellement. Il est prêt à mourir, parce que porté par son amour, il a fait de toute sa vie un don sans retour. Il est reste fidèle, il a obtenu la Vie. La gloire du martyre fut la récompense à sa fidélité. Malheureusement dans le vocabulaire contemporain fidélité, le terme est parfois mal compris. On croit faussement que la fidélité est un état de vie considéré comme déconnecté de la réalité, impossible à vivre concrètement. On l’admire et on la craint, mais on pense qu’elle est réservée à quelques êtres hors norme, reliés au commun des mortels par un fil vraiment ténu. « Il suppose un style de vie fort, sérieux, respectueux, en tout cas, disent ceux qui pensent ainsi, pas suffisamment réalisable pour le commun des mortels que nous sommes ». 

Mais cela n’est pas la vérité. La fidélité n’est pas un truc d’extra-terrestres, elle n’est pas un choix de vie dépassé, elle n’est pas non plus une forme exceptionnelle de sainteté. Bien au contraire c’est une affaire de gens ordinaires, tout à fait contemporains et pas meilleurs que les autres. La norme pour un chrétien c’est la fidélité. Mais la fidélité c’est le fruit d’un amour véritable et pur.

Marie-Paul Défossez, dans son ouvrage « Vivre au féminin », en parlant de la fidélité dans le couple écrivait : « …nous savons que chaque jour l’aventure (de la fidélité) se renouvelle… et comme il y a quinze ans, je refuse de prendre mon partie de l’engourdissement de l’amour » [2]. C’est-à-dire que même s’il faut parfois savoir renouveler la fidélité « quotidiennement », on ne peut pas laisser appesantir et refroidir l’amour qui nourrit donc cette fidélité. En effet, c’est cet engagement pour l’amour qui fait que la fidélité devient possible.

Faut-il alors s’étonner que cette fidélité soit parfois difficile ?... Non, je pense qu’il ne faut pas s’en étonner, puisque c’est à cause du péché et du contexte actuel dans lequel nous vivons que cette fidélité devient un peu difficile, c’est la réalité, mais cela ne veut pas dire qu’elle soit impossible. Il faut croire à notre capacité d’être fidèle. Il faut croire qu’une fidélité de notre part est toujours réelle et concrète. Dieu ne demande pas de choses impossibles, parce qu’Il est lui-même le garant de cette fidélité. Il s’agit d’une vertu humaine qui peut être toujours possible. « Faites-moi, disait Jean Cardonnel, rencontrer des jeunes qui croient à l’engagement définitif, ce sont les germes de l’avenir. Il n’y a que ça qui distingue l’homme de la bête : la possibilité de s’engager… C’est tout à fait fondamental que les chrétiens donnent, dans le monde actuel, le témoignage du définitif »[3].

Justement le monde dans lequel nous vivons qui exige de nous un engagement à vie, un engagement plus sacré, plus lucide, plus personnel, plus actuel de notre vocation chrétienne. Plus actuel surtout, dans le sens où l’engagement doit être repris chaque jour comme à neuf. L’engagement, la fidélité ce sont des valeurs, comme l’amour, qui dépendent aussi de la volonté personnelle (et surtout de la grâce de Dieu). C’est un choix que l’on fait tous les jours de notre vie. Par la grâce de Dieu : Je veux aimer Jésus-Christ tous les jours de ma vie. Je veux être fidèle aux exigences chrétiennes tous les jours de ma vie. Je veux être pur (chaste) tous les jours de ma vie. Je veux pardonner les autres tous les jours de ma vie. Je veux prier tous les jours de ma vie. Je veux devenir saint tous les jours de ma vie. Je vais aimer la Vierge Marie tous les jours de ma vie. Je veux aimer et défendre l’Eglise catholique tous les jours de ma vie. Et cela quoi qu’il en coûte. « Aujourd’hui je commence » se redisait chaque matin saint Alphonse Marie de Liguori. 

Mais cette fidélité dont nous sommes capables doit puiser sa force dans le Christ, modèle de fidélité. C’est là la nouveauté du christianisme. Notre toute première fidélité est à Jésus-Christ. En voici les caractéristiques :   

-Disponibilité : l’amour fidèle nécessite du temps passé ensemble. Il importe à l’un d’avoir conscience des pensées et des sentiments de l’autre. Les jeunes chrétiens ont besoin de passer du temps avec Jésus-Christ dans le silence et l’intimité. On ne peut pas aimer ce qu’on ne connait pas ! Parfois nous retranchons au minimum le temps de rencontre avec Jésus-Christ, que ce soit la prière, la lecture des évangiles, le dialogue avec un prêtre, le silence, etc. Il s’agit d’un manque de fidélité grave quand le jeune fuit le contact et trouve difficile de vivre en compagnie de Jésus-Christ. Donc il faut savoir examiner notre propre conscience pour savoir si nous passons du temps avec Jésus-Christ.

-Communication : La fidélité nécessite de la communication. Le dialogue sincère et réel entre Christ et l’âme chrétienne par la prière quotidienne, par la pensée et par le désir. 

-Affection : la fidélité à besoin de l’affection, c’est-à-dire d’un amour de charité qui se penche envers l’autre. Cette charité joue un rôle très important dans l’amour fidèle. Il est important d’apprendre à faire dans nos messes un acte d’amour à Jésus-Christ surtout pendant la consécration.

-Réconciliation de l’infidélité. Savoir aussi soigner les blessures produites par infidélité. Dieu sait que l’homme échoue constamment et qu’il répond de façon défectueuse à l’amour constant et fidèle. Mais l’unique réponse positive au manque d’amour et de vraie fidélité est le pardon et la réconciliation. Dans notre cas, en tant que chrétiens, quel est le chemin qui nous conduit à nous réconcilier avec la personne que nous aimons ? – C’est celui qui nous ouvre à la grâce de Dieu, particulièrement le chemin de l’Eucharistie et de la confession.

Conclusion          

Le message final est toujours le même : apprendre à renoncer, à se sacrifier, à se priver et à s’engager à vie pour Jésus-Christ, pour l’évangile et pour l’Eglise est toujours possible. La fidélité c’est donc quelque chose qui se décide, ce n’est pas négociable et se travaille tous les jours.

Saint Augustin dans son écrit sur la cité de Dieu utilise une extraordinaire image qui met encore davantage en lumière l’importance de la fidélité à Dieu et la renonce à nous-mêmes pour notre bien et celui de la société:

« Deux amours ont fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste. L’une se glorifie en elle-même, l’autre dans le Seigneur. L’une demande sa gloire aux hommes ; pour l’autre, Dieu témoin de sa conscience est sa plus grande gloire. L’une dans sa gloire dresse la tête ; l’autre dit à son Dieu : « Tu es ma gloire et tu élèves ma tête» (Ps 3, 4). L’une, dans ses chefs ou dans les nations qu’elle subjugue, est dominée par la passion de dominer ; dans l’autre on se rend mutuellement service par charité, les chefs en dirigeant, les sujets en obéissant. L’une en ses maîtres, aime sa propre force ; l’autre dit à son Dieu : « Je t’aimerai, Seigneur, toi ma force » (Ps 17, 2) » (La Cité de Dieu, XIV, 28 BA 35, p. 465-467).

 

P. Silvio Moreno, IVE

 

[1] Cf. Frankl, Viktor, La psicoterapia al alcance de todos, Barcelona, 1990, p. 79.

[2] Cf. Th. Rey-Mermet, croire… p. 399.

[3] Cf. Jean Cardonnel, o.p., rencontré courant 1977.

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